Premières failles dans le développement effréné des centres commerciaux

Plus que jamais, cette évolution réclame un pilotage global de la part des autorités cantonales, avec une vue d’ensemble. Fribourg continue de bétonner son sol, de grignoter ses espaces verts et d’augmenter ses charges sur l’environnement. Faute de réaction cantonale, la résistance est venue du bas. Des oppositions de simples citoyens et aussi de communes, qui ont répondu négativement aux avances des géants commerciaux.

Article de Roman Hapka dans le Bulletin Vert, No. 18, novembre-décembre 2009

Depuis le début de cette décennie, le canton de Fribourg est devenu le théâtre d’une véritable guerre commerciale entre les grands distributeurs suisses et allemands. Pour conquérir de nouvelles parts de marché, ils n’ont pas hésité à investir des dizaines de millions de francs dans la construction, l’agrandissement et la rénovation de magasins. Les discounters Aldi et Lidl ont débarqué dans diverses communes et ont planifié (Lidl), ou déjà érigé (Aldi) leurs centres de distribution pour la Suisse romande dans la Broye fribourgeoise. Le prix compétitif du terrain à bâtir y est pour quelque chose, mais il s’agit aussi d’occuper les positions stratégiques proches des sorties d’autoroutes L’idée de discount, c’est-à-dire d’un prix moins élevé que le prix couramment pratiqué, remonte probablement à la nuit des temps du commerce. Le principe consistant à vendre moins cher pour attirer plus de monde en faisant une marge moindre sur chaque client et en se rattrapant sur la quantité est connu depuis longtemps par les commerçants habiles. Ce qui est probablement différent avec le hard discount allemand, c’est l’ampleur de la différence de prix par rapport à la concurrence – à qualité comparable, de l’ordre de 15 à 30% – et les règles systématiquement appliquées pour éviter l’inflation du coût des marchandises vendues. Selon Wikipedia, le hard discount est «un libre service à dominante alimentaire qui se caractérise par des prix en dessous de la moyenne, une petite surface de vente et un assortiment de produits restreint : moins de 1000m2 pour moins de mille produits (contre 10 000 à 12 000 produits pour un supermarché classique).»

La situation en Suisse

Coup de tonnerre sur la distribution helvétique: en 2004, Aldi décide de s’implanter en Suisse, commençant sa politique systématique de rouleau compresseur par la création d’un entrepôt et par une implantation en tache d’huile. Aldi a ouvert ses premières succur sales en Suisse en automne 2005. L’implan tation a démarré en Thurgovie et le réseau alémanique s’est rapidement étoffé autour des deux centrales de distribution d’Embrach (ZH) et Dagmersellen (LU). En Suisse romande, un premier magasin a été ouvert en novembre 2007 à Collombey (VS). Il a fallu ensuite attendre l’année 2008 pour que les enseignes se multiplient. Aujourd’hui, elles sont au nombre de huit, contre 86 outre-Sarine. C’est égale ment en 2008 qu’Aldi a terminé la construction de sa centrale de distribution pour la Suisse occidentale à Domdidier (FR), inaugurée en grande pompe en présence de Doris Leuthard. Actuellement, Aldi aurait plus d’une dizaine de projets de nouvelles implantations et disposerait de plusieurs permis de construire.

La naissance du hard discount

Le hard discount est né dans un contexte particulier : l’Allemagne de l’après-guerre, un pays détruit, un pouvoir d’achat faible et un changement notable des comportements donnant la priorité à la survie et donc aux besoins alimentaires de base. Si le hard discount est né après la Seconde Guerre mondiale les origines de l’entreprise Aldi sont beaucoup plus anciennes. En 1913, la famille Albrecht crée sa première épicerie en Allemagne à Essen. En 1945, l’affaire est reprise par les deux fils Théo et Karl Albrecht. Ils appliquent les principes des magasins gérés par les syndicats allemands alors dominants dans le pays, en y ajoutant un changement qui va déterminer le succès de l’entreprise: alors que l’usage est de vendre les produits au prix normal et d’appliquer les réductions en fin d’année sur le coût total des achats, ils décident d’appliquer ces réductions directement sur le prix de vente. En 1960, les deux frères disposent d’un réseau de 300 magasins.En 1961, Theo et Karl réorganisent l’entreprise en créant une direction bicéphale. Le territoire allemand et l’international sont répartis entre les deux frères. En 1962, Theo ouvre le premier magasin à l’enseigne Aldi = Al(brecht)-Di(scount) à Dortmund. Aldi devient un phénomène de société et l’un des plus gros distributeurs alimentaire allemand avec plus de 3500 magasins. Le principal concurrent direct d’Aldi est l’autre géant allemand du hard discount, Lidl. Ce hard discounter a fait preuve au cours des dernières années d’un plus grand dynamisme, peut être à cause d’une politique d’implantation moins systématique et prudente que celle d’Aldi. Par exemple, alors d’Aldi appliquait systématiquement des recherches de points de vente autour des ses entrepôts, Lidl saisissait toutes les opportunités possibles d’emplacements. Pour sa part, Lidl a ouvert ses treize premiers magasins en Suisse alémanique au printemps 2009. La direction explique qu’elle est en train d’établir un réseau de succursales sur l’entier du territoire suisse. Pour la Suisse romande, Lidl indique qu’il a obtenu en automne 2008 le permis de construire pour sa centrale logistique à Sévaz (FR). Les travaux n’ont pas encore débuté et, tant que l’approvisionnement romand sera dépendant de la centrale de Weinfelden (TG), Lidl aura de la peine à s’engager de ce côté de la Sarine. Ainsi, avec ces deux centrales de distribution, en activité ou en projet, situées dans la Broye fribourgeoise et censées couvrir la Suisse ro mande, le canton de Fribourg tient une place stratégique dans l’expansion des deux hard-discounters allemands. Chacun de ces centres logistiques permet de desservir entre 60 et 80 filiales.

Et pourtant d’autres solutions existent

Ces divers exemples montrent le malaise grandissant des autorités communales face à la multiplication des projets de Lidl et Aldi. Plus que jamais, cette évolution demanderait un pilotage global de la part des autorités cantonales, voire fédérales, avec une vue d’ensemble. Mais la plupart des cantons continuent de bétonner leur sol, de grignoter leursespaces verts et d’augmenter leurs charges sur l’environnement. Tout cela à un prix bradé dignedes pires hard discounters et défiant bien entendu toute concurrence. L’implantation de nouveaux centres com merciaux dans la périphérie des agglomérations occasionnant destruction des espaces verts et bétonnage du sol n’est pas une fatalité. Quelques exemples fribourgeois récents montrent qu’avec un peu d’imagination et d’esprit d’entreprise novateur, il est possible de s’implanter dans des locaux existants et d’y faire du neuf fonctionnel et agréable. En pleine ville de Fribourg, Fribourg-Centre, l’un des plus grands centres commerciaux de centre-ville en Suisse (Coop et Manor) a fait l’objet d’une rénovation exemplaire en lieu et place d’une délocalisation dans la périphérie de l’agglomération. Ce complexe multifonctionnel comprend, outre 20 000 m2 de surface commerciale, 38 logements et 3900 m2 de bureaux. Situé au cœur de la ville, en face de la gare, il bénéficie d’un accès facile, aussi bien à pied qu’en transports publics. Quant à l’accès en voiture, seuls les adeptes des bouchons y pensent encore. A Vaulruz, petite localité gruyérienne «bénéficiant» d’un échangeur autoroutier sur l’A12, mais également de deux gares des TPF, les Transports publics fribourgeois, le «satellite» Denner qui commençait à se sentir à l’étroit dans ses locaux a choisi de déplacer son enseigne dans un bâtiment désaffecté d’Armasuisse. Un promoteur régional avisé avait en effet racheté cet ancien entrepôt pour le transformer en un rutilant immeuble multifonctionnel d’un rouge pimpant et offrant plusieurs milliers de m2 de surfaces commerciales et de bureaux. En plus du Denner, ce nouveau «Centre d’activités régional de Vaulruz» accueille à ce jour l’antenne fribourgeoise de l’Organisation romande pour l’intégration et la formation professionnelle qui prévoit d’ouvrir un restaurant autogéré par des jeunes en difficulté, la fourrière de la Police cantonale fribourgeoise, le centre ambulancier régional, une échoppe de produits animaliers, une salle de conférence, un local d’exposition et une crèche pour 50 enfants.

Il est encore temps d’agir

Y aurait-il une résistance romande face à l’implantation des hard discounters allemands? Les oppositions et abandons de projets dans le canton de Fribourg le laissent penser . Une des raisons du désengagement actuel de Lidl en Suisse ro mande provient aussi vraisemblablement des pro blèmes rencontrés à Sévaz pour la construc tion de son centre de distribution, ce qui limite son approvisionnement à sa centrale de Weinfelden, près du lac de Constance. Dans le canton de Fribourg, la situation tend enfin à évoluer au niveau politique face aux problèmes que connaissent diverses communes. Le Grand Conseil fribourgeois a transmis au Conseil d’Etat un postulat demandant une meilleure planification des implantations de centres commerciaux et autres grandes surfaces. Il y a pléthore en la matière et le point de saturation est déjà atteint, disent les postulants. Cependant, dans le projet de nouveau règlement de la Loi sur l’aménagement du territoire, le Conseil d’Etat revient sur sa promesse d’y mettre des dispositions obligatoires plus contraignantes, comme par exemple l’obligation d’un plan d’aménagement détaillé dès 1000m2 de surface au lieu des 3000m2 proposés. Une autre excellente idée des Verts en est seulement à la phase d’étude: la publication d’une fiche du plan directeur sur les centres commerciaux. Autre piste envisagée dans le péri mètre de l’agglomération fribourgeoise et qui avait suscité bien des espoirs : celle d’un moratoire de nouvelles implantations jus qu’en 2020, inscrit au plan directeur cantonal. Cette idée a également été remise aux calendes grecques. Roman Hapka Responsable des Verts broyards (FR)